ws_Haiti_Flag_640x960 Le <> ne s’appréhende plus comme une masse homogène, il s’éprouve plutôt comme une succession d’histoires singulières, une addition de situations spécifiques. C’est pourquoi les sociétés contemporaines se comprennent de plus en plus à partir de la notion de minorité. La minorité n’est plus la <> (devant s’incliner devant une <>) elle est devenue une des multiples expressions diffractées de la totalité sociale… <> est désormais aussi le pluriel de “<>. Pierre Rosanvallon. in, La légitimité démocratique, Edit du Seuil, 2008.
LES PREMIERS “COLLABOS”

Si l’occupation américaine a duré 19 ans entre 1915 et 1934, c’est parce qu’en Haïti, les Américains ont trouvé des Haïtiens qui ont accepté de trahir leur pays, qui se sont reniés, vendu leur âme à l’occupant en collaborant avec eux. En 1916, l’année d’après, les Américains ont également occupé la République dominicaine. Ils sont partis en 1924, huit années plus tard. Ils sont restés dix-neuf ans en Haïti et huit ans chez nos voisins. Est-ce à dire que la situation de résistance des Dominicains face à l’occupation était intenable et qu’elle a forcé les occupants à partir plus vite? Les Dominicains auraient-ils été moins “collabos” que les Haïtiens?

Ceux d’Haïti qui ne se sont pas gênés pour faciliter la tâche aux Américains, l’histoire les retient comme les “collabos”. Pendant que la résistance s’organisait et que intellectuels, paysans, Cacos et autres résistants se réfugiaient dans le maquis ou se sont exposés aux arrestations, vexations et toutes sortes d’humiliation, les “collabos” défilaient dans les salons des chefs militaires de l’occupation, buvaient le vin et le champagne avec eux dans toutes leurs réceptions et avec ostentation. Certains d’entre eux n’ont même pas hésité à vanter dans leurs écrits les “splendeurs” de l’occupation…

Mais l’histoire quand elle rend son verdict pour nous restituer ces personnages, aucun changement de nom, aucune tentative de réparation, en d’autres moments ne peut laver cette souillure. La tâche est tenace, voire indélébile.

LA NOUVELLE GÉNÉRATION DE “COLLABOS”

Aujourd’hui, ils sont encore dans les antres de l’Administration Martelly, ils sont pour la plupart dans des postes de décision et tout comme le Chef de l’État non lavé par la suspicion de détention d’une nationalité étrangère, ils collaborent en toute officialité.

Ils sont là, imposés par les étrangers dont ils exécutent les ordres. Ils n’agissent qu’en fonction des consignes reçus ou du positionnement du Département d’État, de l’Union européenne, l’OEA, les Nations Unies, le Core Groupe ou les prétendus “amis d’Haïti”.

Les Haïtiens, l’opposition, le peuple, ils s’en foutent royalement. Pour eux, le peuple haïtien dont ils devraient être les représentants, l’émanation, n’existe pas. Ils n’ont des yeux et des oreilles que pour leurs patrons étrangers. Au Palais national, au CEP et ailleurs dans nos institutions qui n’ont plus une seule once d’autonomie, ils sablent le champagne ou bandent dans leur pantalon, salissent leur intimité suite à la note d’appui du Département d’État, du communiqué de l’ambassade des États-Unis d’Amérique ou toute autre déclaration d’envoyés spéciaux ou de missions d’observation aveugles allant dans le sens de leur projet antinational.

UNE BOURGOISIE AGISSANTE?

Et ce qui nous tient lieu de bourgeoisie bénéficiaire de privilèges de toutes sortes de l’Administration au pouvoir, tel Ponce Pilate, ils se lavent les mains. Ses représentants les plus visibles dans les corporations, les chambres et associations, ne se mouillent pas pour ne pas mettre en danger leurs entreprises ou leurs avantages de nantis. Ils sont pour la plupart rivés à l’attitude du “Blanc” qui cautionne n’importe quoi en Haïti, car il ne s’agit pas de son pays.

Mais ce que cette classe possédante de commerçants oublie, c’est que l’organisation des sociétés dans les villes desquelles ils ont leur résidence secondaire, la sécurité, l’organisation sociale, le fonctionnement de la justice et tout ce qui a à voir avec l’organisation réussie, l’aménagement urbain etc.., tout cela dont ils s’émerveillent à l’étranger est dû à l’existence d’institutions et d’un État régi par des normes. Pourquoi ils ne contribuent pas à créer la même réalité en Haïti?

Regardez l’état du pays qui croule sous des tonnes de fatras à proximité de leur siège social, regardez les rues boueuses qu’ils doivent traverser pour accéder à leurs entreprises et vous avez l’illustration de leur irresponsabilité. Mais la classe possédante n’est pas un fourre-tout, heureusement qu’il y a dans ce groupe des femmes et des hommes qui ont une autre vision du pays et qui agissent pour que de nouvelles réalités puissent poindre.

Ceux-là et celles-là, nous les interpellons aujourd’hui. Ils sont concernés au premier chef par les futurs blocages qui paralyseront les activités dans tout le pays. Ils sont concernés par la stagnation que cette situation engendrera, par l’impossibilité que nous ayons des taux de croissance et de prospérité dans un pays engoncé dans la crise pour les cinq prochaines années. Les associations du secteur privé impliquées en général à l’avant-scène dans la recherche de solutions au moment des crises, devraient dire au pays si la partie de l’élite qu’elles représentent acceptent que notre pays soit la risée du reste du monde, quand leurs partenaires à l’étranger apprendront que des élections avec un seul candidat déclaré et consentant se sont tenues en Haïti avec leur agrément, leur silence complice?

LA FAILLITE DES ÉLITES HAÏTIENNES

La situation qui nous pend au nez aujourd’hui est, selon un entrepreneur haïtien progressiste, un signe tangible de l’échec des élites haïtiennes. Le transfert des attributions de groupes responsables avec toute l’influence qu’il faut pour faire pencher la balance dans un sens ou dans l’autre, devrait être au service des intérêts supérieurs d’Haïti et non des intérêts inavoués des étrangers dont ont attend le verdict, les diktats et impositions. L’étranger a trop souvent une grille de lecture erronée de la réalité haïtienne parce que regardant Haïti dans des prismes déformés de toujours.

Le silence complice n’est pas la bonne attitude. Il traduit un appui tacite à la folie d’un Président irresponsable, irréfléchi qui tente un coup de poker advienne que pourra. Mais l’issue incertaine de l’opération continuité “tèt dwat”,”jan’l pase’l pase”, servira-t-elle la cause du secteur privé avec déjà le déficit de perception qui l’afflige aux yeux de ceux pour lesquels ses tenants de toujours sont responsables de leur misère, de l’état du pays, du chômage et de tous les maux d’Haïti?

Toutes les élites responsables d’Haïti doivent aujourd’hui faire entendre leurs voix, elles doivent constituer un front du refus à la largeur du pays et au-delà, dans les communautés haïtiennes de l’étranger pour dire au Président Martelly et à son CEP aussi aveugle que lui, qu’ils doivent arrêter leur œuvre de déraison, d’avilissement du pays, de la perversion de la démocratie, en renonçant au projet du 24 janvier 2016.

L’ERREUR DE LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE

La communauté internationale, les agences des instances régionales comme l’OEA, les Nations Unies, les ambassades influentes représentant à Port-au-Prince les intérêts de grandes puissances, doivent comprendre et admettre leur erreur de s’embarquer dans une aventure sans aucune issue viable. Même quand ils continuent dans leur logique absurde jusqu’au bout et qu’au 24 janvier 2016 ils tiennent de soi-disant élections, cela ne servira à rien. Cela ne contribuera pas au respect de la date du 7 février 2016, pour une passation du pouvoir dans les normes, juste pour se conformer au respect d’une prévision de la Constitution.

Et Michel Martelly et l’ensemble de son Administration, tous ceux-là qui ne sauteraient pas à temps du train de la déraison en voie de déraillement, porteront, avec les proconsuls internationaux à la myopie légendaire, la responsabilité de la situation de chaos et de crise aigue qui ne peut ne pas affecter Haïti, suite à l’incongru projeté au 24 janvier…

UN PARLEMENT RESPONSABLE?

Pouvons-nous nous illusionner sur les nouveaux “élus” pour la plupart contestés enfantés par une élection douteuse et opaque quant à un acte parlementaire qui bloquerait la folie furieuse du 24 janvier prochain? Le prochain bureau au Sénat pourra-t-il se projeter dans l’histoire comme méritant de la patrie pour nous avoir épargné l’avilissement et la honte à l’échelle planétaire. Ces nouveaux parlementaires, malgré pour la plupart, leur défaut de légitimité, seront-ils capables, de transcender les intérêts mesquins des groupes auxquels ils appartiennent, pour surprendre agréablement la nation quant à leur statut d’hommes d’État en voyant Haïti d’abord? L’acte parlementaire contraignant capable de bloquer le 24 janvier, sortira-t-il de ce Parlement fraîchement reconstitué? Nous voyons déjà lecteurs, vos réactions, vous nous traitez de rêveur! Mais est-il impossible de rêver d’autres types de citoyens capables de dépassement de soi au service du sauvetage de la nation? Le Député, au-delà de son appartenance politique, n’est-il pas réputé “Député du peuple”? Il en est de même du Sénateur qui n’a plus de provenance départementale quand ce qui doit le motiver ce sont avant tout les intérêts de la République!

LES ORGANISMES NATIONAUX D’OBSERVATION ÉLECTORALE

Au fil de l’organisation des élections pendant la période transitoire, des organismes haïtiens d’observation ont vu le jour pour faire le travail d’observation à côté des missions d’observation internationales. Elles témoignent de la qualité du scrutin et connaissant mieux le terrain sont plus à même de déceler des anomalies qui peuvent échapper à leurs collègues étrangers. Aujourd’hui, y a-t-il lieu pour ces organisations locales de se prêter au jeu et de participer à l’observation de l’aventure du 24 janvier si elle arrive à se concrétiser?

Ne serait-ce pas donner crédit à un acte infâme, car le 24 janvier 2016, si le pouvoir et le CEP persistent dans leur aveuglement comme toute la mise en place laisse le croire, les organes d’observation électorale locaux devraient s’abstenir pour ne fournir aucun prétexte aux organisateurs comme quoi ils peuvent témoigner de la “régularité” du déroulement de la journée macabre…

DES MASSES CONSCIENTES?

Et les masses qui sont les seules dépositaires de la souveraineté et “source de tout pouvoir démocratique”. Se laisseront-elles manipuler pour cautionner un complot dont elles seront les premières victimes? La majorité peut-elle se faire complice de ses bourreaux en participant à l’innommable opération du 24 janvier?

DES MINORITÉS CONSENTANTES?

Et les multiples minorités? Donneront-elles leur agrément à l’absurde? Ce qui va se passer en Haïti à partir de la déraison du Président Martelly qui prétend absolument rattraper le temps perdu aura des conséquences sur toutes les couches de la vie nationale. Si Martelly réussit son coup de force, ce dont nous doutons des chances, son “succès” immédiat se traduira tout aussi immédiatement par une radicalisation des forces opposées et Haïti connaitra des blocages impossibles à vivre.

Si Martelly échoue dans sa tentative, l’espace de pouvoir, comme c’est le cas au moment des vacances à la tête de l’État, sera envahi par toutes sortes d’opportunistes à la recherche d’avantages et de position. Et l’on partira pour une nouvelle grande aventure dont on n’est pas certain de l’issue. Les trente années de transition dite démocratique sont le résultat des choix du Conseil National de Gouvernement qui n’avait aucun agenda. Nous avons erré jusqu’en juin 1986 avant que le CNG publie un calendrier d’actions en fixant le terme de la transition par l’organisation d’élections et la remise du pouvoir, deux longues années après. Les contours de la période transitoire ont été définis par cette incertitude et les errements des premiers instants.

Pour éviter la répétition de ces méfaits, les forces progressistes de notre pays doivent préparer le cahier de charges et meubler ce nouvel espace de transition en définissant à l’avance, les taches à accomplir. Mettons-nous au travail…





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