moiseSi vous voyez Moïse Jean-Charles seulement comme un sénateur-militant influent qui consacre tous ses faits et gestes à la politique, vous n’avez pas tort. En effet, le sénateur du Nord vit par et pour la chose publique, à un point tel que son ancienne vie lui manque assez souvent. Loin des agitations, des discours politiques pimentés, prophétiques et dénonciateurs, voici l’histoire de l’homme, un mari et un fils malheureux, un amateur de foot, mais aussi un fils choyé de l’Amérique latine. Moïse Jean-Charles s’est confié à Ticket…

Ce n’est pas facile d’amener Moïse Jean-Charles sur un terrain qui n’est pas strictement politique, même s’il a accepté de répondre à des questions beaucoup plus personnelles que sur l’éventuelle hausse du prix du carburant ou sur les élections. Sa vie en dehors de la politique se conjugue depuis un certain temps au passé. Ce passé qu’il raconte avec un calme déconcertant, pas comme à la radio ou à la télé, en évoquant les moindres petits détails.

Dans une villa de la capitale, arborant un costume noir, chemise entr’ouverte, portable en main, MJC, ponctuel au rendez-vous, s’installe calmement avant de nous accueillir avec de vives salutations. C’est un autre Moïse. Toujours aussi abondant. Il lui faut trente minutes pour se présenter « brièvement ».

Moïse n’est pas né en Egypte, mais plutôt à Milot, commune du Cap-Haïtien, dans le département du Nord, plus précisément dans la localité de « Baryè Batan », le 20 avril 1967. Fils de paysans, enfant paisible, très intelligent, mais timide à cause de son origine modeste, explique-t-il, il fait ses études classiques à l’École Nationale de Milot et au Lycée Philippe Guerrier. Chouchou de son entourage, ses parents, malgré leurs faibles moyens, n’ont pas à trop se soucier de lui. Les gens du voisinage concourent à lui acheter son uniforme, l’inviter à manger et le comblent de toutes sortes de petits cadeaux, tant il est adorable, le petit Moïse.

Après ses études classiques, Moïse entre à la capitale où il fait une première partie de ses études universitaires à l’Université Adventiste de Diquini, en sciences comptables. Ensuite, il se rend comme boursier à Cuba pendant la période du coup d’État, au début des années 90, pour des études en communication politique à Centro Estudo Para America Latina. Là-bas, il se distingue comme un étudiant brillant, ce qui lui vaut une grande popularité et une amitié avec Fidel Castrolui-même. De retour en Haïti, le jeune homme décide de mettre ses capacités et connaissances au service du pays, particulièrement de sa localité d’origine. Marié et père de six enfants, depuis, il mène ses combats avec plus de stratégie grâce à ses acquis en diplomatie, en relations internationales et ses formations continues dans les différents pays de l’Amérique latine.
Moïse, le serviteur…

Il est encore en classe de seconde quand il engage un combat pour dénoncer la violence faite sur un camarade par le directeur de l’établissement. Membre de l’association des élèves du Nord (AEN), Moïse prend le leadership du mouvement de protestation qui se solde par son expulsion de l’école. Pour sauver son année, il se rend tous les week-ends chez le professeur Jose Daniel pour des cours d’histoire, sa matière préférée à côté des maths. Il se souvient avoir pris ses jambes à son cou dans les années 88-89, en faisant du “marronnage”, à l’issue du mouvement Paysans de Milot. Ces paysans réclamaient les terres léguées aux missionnaires canadiens et à la famille Leconte par le régime duvaliériste. Avec l’avènement de Jean-Bertrand Aristide au pouvoir et grâce à son implication dans la montée du régime Lavalas, le militant a mené à bien cette lutte : libérer les terres, après avoir échoué la première fois en 1987. Selon Moïse, sa formation à Cuba lui a donné le bagage adéquat pour mieux appréhender cette lutte.
Ses plus grandes peines

La vie de Moïse Jean-Charles en tant qu’homme politique n’a pas de répit. « Je n’ai jamais eu de vacances », déplore-t-il. Sa vie se résume à des réunions politiques, visites et des heures de lecture et de documentation. Les moments pris pour lui, souvent dans sa commune natale, sont souvent perturbés par des rassemblements ou des rencontres improvisés avec ses sympathisants, mettant en déroute la programmation de son équipe. Ce que regrette surtout le politicien, c’est l’incident qui a coûté à sa mère le dysfonctionnement de ses deux reins. MJC était recherché par des forces onusiennes après le départ du président Aristide en 2004, et sa mère en a fait les frais. Elle qui ne voulait pas que son fils fasse de la politique. Ne pouvant pas supporter le bruit assourdissant des hélicoptères qui rodaient autour de sa maison et le harcèlement des chars de guerre pendant trois mois, la femme hypertendue a fait une crise qui depuis, lui complique la vie avec trois séances de dialyse par semaine. Ce n’est pas tout. Moïse est un père malheureux qui vit loin de ses enfants. Sa femme aussi a été victime, selon lui, des actes de violence perpétrés par des anciens militaires il y a environ trois ans. Avec une fracture à la colonne vertébrale, sa conjointe suit des traitements à Cuba, avec trois de leurs enfants. Les trois autres sont dispersés entre les USA et le Cap-Haïtien. Quand son grand ami Assad Volcy lui annonce qu’il va fêter l’anniversaire de son enfant, Moïse se souvient combien son boulot de père lui manque. Le sien, il l’a perdu il y a trois ans. « Même quand vous voyez un sourire sur mon visage, ces situations me rongent à l’intérieur », explique le sénateur, baissant légèrement d’un ton, un voile de tristesse dans le regard.
Prophète ailleurs…

Si le parlementaire n’a pas bonne presse chez lui en Haïti, il est pourtant, selon ses dires, très choyé en Amérique latine, notamment à Cuba, au Brésil, au Chili… Grand ami de Fidel Castro depuis ses exploits académiques, Moïse Jean-Charles révèle avoir aidé l’ex-président René Préval, lors du premier mandat de ce dernier, à convaincre le président cubain de venir en aide à Haïti lorsque le gouvernement vénézuélien avait décidé de couper les ponts avec le régime aristidien. « Certaines personnes de l’entourage de l’ex-président Préval me tournaient en ridicule quand j’ai dit à ce dernier que je pouvais l’aider à trouver l’aide de Cuba. Et finalement, ils étaient couverts de honte en constatant que j’avais réussi, mais surtout, en entendant les éloges de Castro à mon sujet lors d’une rencontre à la Havane », jubile le sénateur. Il se souvient d’avoir gagné en estime auprès de son président du même coup, raflant une place de choix dans la délégation et le poste de conseiller politique de Préval alors qu’avant il était traité comme un vulgaire paysan modestement accoutré. « Men peyi nou an, lajenès », ajoute-t-il en prenant le temps toutefois de citer les routes, lycées, ponts et achats d’équipements réalisés par « Ti Rene » comme il l’appelle, avec l’argent de cette aide. Nombre des ex-camarades de Moïse Jean-Charles en Amérique latine sont aujourd’hui présidents, sénateurs, ministres dans leurs pays respectifs. Ce qui, selon lui, intensifie son influence dans la zone et lui offre des opportunités. Le sénateur a reçu la confiance par vote de deux cents pays pour représenter Haïti en février dernier à la tribune des Nations Unies lors d’une conférence, grâce à sa diplomatie parallèle au pouvoir en place. Accueilli par des milliers d’étudiants au Brésil lors d’une visite, Moïse Jean-Charles est élu personnage de l’année au Brésil cette année après votes dans une liste de soixante-trois personnalités dans laquelle figurait le nom du président américain, Barack Obama. Il est également sollicité chaque année par des étudiants de plusieurs universités dans cette région qu’il considère comme chez lui pour les accompagner dans le cadre de leurs travaux de fin d’études. L’opposant farouche au régime en place se plaint pourtant de ne pas être ce prophète dans son royaume. Le petit prince latino se réjouit toutefois d’avoir construit sa réputation.
Des journées corsées

La journée du sénateur commence aux coups de 4 h du matin. La routine veut qu’il écoute les premières éditions de nouvelles matinales, puis dans son salon, il parcourt ses documents de présentation ; ensuite le parlementaire appelle ses consultants pour des mises au point avant de se rendre au Sénat aux environs de midi. En route, il dévore rapidement son Nouvelliste, tout en zappant sur le poste de sa voiture pour trouver les dernières infos, alors que d’autres assistants font le monitoring pour lui. En fin de journée, Moïse renoue avec les infos, contacte ses collaborateurs dans les différents départements du pays, répond à un flot de messages-textes de paysans, de partisans (son numéro traîne partout), rencontre des organisations politiques, pour enfin atterrir chez lui, devant son petit écran, encore et toujours branché sur les news d’ici et d’ailleurs. Il est minuit ou une heure du matin ; le sénateur du Nord n’ira pas au lit sans faire un petit tour sur Facebook, ou siroter un verre de « Grand manier » quand l’envie lui prend. Ah oui, il mange aussi ! Mais c’est le cadet de ses soucis. L’homme politique reconnaît qu’il néglige assez souvent cette partie de son existence depuis quelque temps. Quand il en fait une priorité pendant la journée, c’est surtout un fruit qu’il croque. C’est dur de vivre loin de sa femme…
Ben oui, il est humain !

Jusqu’à ce qu’il sorte une blague sur une de ses amourettes, on ne croirait pas que Moïse Jean-Charles soit un des nôtres. Avec des sentiments et un bon sens de l’humour. Il nous parle de Marlène, cette fille du quartier que lui et son ami Ronel Janvier courtisaient en tandem tous les soirs. Un beau jour, Ronel a reçu de nouvelles fringues et de nouveaux parfums de ses parents qui vivaient aux USA. « M frustre, m di wouy, m pèdi fanm nan ! », lâche le fils de paysans dans un éclat de rire. Mais pauvre Ronel. Quoique sur son trente-et-un, trop confiant avec son mélange enivrant de parfums, le jeune homme a péché dans son approche. Marlène l’a repoussé avec un « ou santi vèvenn, m paka pran sant ou ! ». « M di woy, mèsi Bondye ! » Et finalement, c’est dans les bras d’un troisième gentleman que les deux prétendants ont vu passer la princesse.
Moïse Jean-Charles connaît et aime vos blagues

S’il ne réagit pas, c’est parce qu’il voit tout ça comme un filon. Mais le sénateur connaît vos blagues sur son langage influencé à la fois par son accent capois et son espagnol, jusqu’à vos histoires drôles inventées. Il sort un grand sourire en répondant à cette question : « M konn tande blag yo wi. Lè m tande yo, m ri anpil. » L’opposant farouche au régime en place préfère taire ses commentaires sur ces blagues. Mais quand un homme politique se tait, il est beaucoup plus redoutable. Doit-on s’attendre a une réplique bientôt ?
Quinze choses que vous devez savoir sur Moïse Jean-Charles

– Un grand lecteur de Ticket. Pour le sénateur, c’est un moyen d’avoir une vue globale sur tout ce qui se passe dans le pays.

– Un amateur de foot. Il a cessé de jouer au foot parce qu’il est trop occupé à régler des choses plus sérieuses. Mais c’est un vrai tizè boul. On le surnomme « dlo boul ». Sa position : ailier droit. Il a été fasciné par la performance de Robben pendant la Coupe du monde. Son amour pour le jeu l’a poussé à instituer, depuis tantôt quinze ans, un championnat de foot qui porte son nom au Cap-Haïtien. Il a mis sur pied la « Coupe Moïse Jean-Charles » lorsqu’il était maire, et c’est une grande compétition qui attire chaque année même les fils et les filles de la ville vivant dans la diaspora.

– Il a fondé la FOKAL. Eh oui ! Fondasyon Konesans Ak Libète. A l’origine c’était une organisation paysanne. Elle a changé de vocation après que Moïse en a perdu la direction du conseil d’administration de la propre institution qu’il a fondée avec l’ancien député de Savanette, Steven Louis, suite à sa rencontre avec Georges Soros à Guantanamo, selon le sénateur.

– Il a été élu vice-président de l’Assemblée mondiale des Maires entre 1996 et 1997.

– Entre Septen et Tropic, il ne peut plus avoir de préférence, même si à l’origine il avait un penchant pour Septen. Mais Moïse est un grand ami du maestro Tiblan de l’Orchestre Tropicana. Il ne rate aucun bal du groupe.

– Il est vodouisant. Même s’il a dû fréquenter l’église adventiste de Diquini pendant plus d’un an lorsqu’il étudiait là-bas, il se dit vodouisant dans l’âme, laissant ses anciennes confessions catholiques et protestantes.

– Ne boit que de l’eau. Pas de jus, pas de gazeuse pour le sénateur.

– Il ne fume pas. Il tient à le préciser pour ceux qui en doutent.

– Il aime la viande de cabri, le poisson, le blé, le petit-mil et surtout les fruits.

– Il est encore un cultivateur. Moïse Jean-Charles a son jardin à Milot. Il l’entretient soigneusement… chaque fois qu’il en a l’occasion.

– Il est un peu raciste. Il nous l’a avoué. Quand il voit un mulâtre ou un Blanc, il le rend responsable de tous les maux du pays, même s’il n’a rien à y voir. « Depi m wè l, m di men youn nan yo. C’est mon grand défaut. »

– Il lit beaucoup. Son dernier livre lu est « Roger Lafontant, au gré de la mémoire », du docteur Garry Gilot. Il connaît tous les discours de Fidel Castro et de Thomas Sankara. Il est aussi un grand lecteur de Karl Marx. C’est normal, il a été formé en Amérique latine où le courant marxiste est très influent.

– Il répond à tous les appels, SMS, messages Facebook. Il peut passer des heures à ne faire que cela. Il dit vouloir être en contact direct avec ceux qui l’ont élu. C’est aussi sur Facebook que le sénateur prend ses rares moments d’évasion. En lisant les messages, les post et commentaires. Attention, mesdames messieurs, le sénateur lit vos posts !

– « Devan Ayiti, m pa gen zanmi ». Le sénateur du Nord se dit prêt à sacrifier sa vie pour que les pauvres aient de meilleures conditions de vie. Comme il le dit, « pou wòch nan solèy ka al nan dlo a tou ».

– Moïse Jean-Charles a eu sa première relation amoureuse à 25 ans. Très tardif, monsieur le Sénateur. Il explique que cette situation a rapport avec son éducation. C’était un jeune homme hyper protégé par ses parents.

Cinq questions au sénateur Moïse Jean-Charles

Sénateur, êtes-vous jaloux ?
Eske m ka fè jalouzi pou fi alòske m pa janm chita, alòske m pa gen tan ?

Etes-vous un homme à femmes ?
Au fait, quand j’étais maire, j’avais des « timennaj » par-ci, par-là. Mais depuis que je me suis totalement consacré à la politique, précisément depuis mon poste de conseiller du président Préval, je suis très prudent. Surtout dans le contexte actuel avec ces « Bandi legal » qui pourraient bien me piéger à tout moment, je suis encore plus prudent.

C’est quoi une belle femme pour vous, sénateur ?
Moi, ce qui m’intéresse d’abord chez une femme, c’est sa personnalité. Son esprit. Sinon, même si je suis attiré par son physique, je ne vais pas plus loin si je remarque qu’elle n’a rien dans la tête.

Que pensez-vous de l’infidélité ?
Avec la modernité et tout ce qu’elle apporte, l’infidélité ne peut pas être définie comme elle l’était il y a 50 ans. Ce qui pendant ma jeunesse pourrait être considéré comme un scandale, aujourd’hui passe comme un fait divers, à cause de l’évolution des rapports sociaux. Ce qui m’empêche de me prononcer sur ce qui est infidélité et ce qui ne l’est pas. Mais moi, je me suis fixé des limites dans ma vie.

Etes-vous déjà sorti avec une étrangère ?
Rires. Avant d’être marié, oui, je suis sorti avec plusieurs étrangères. Je ne vais pas entrer dans les détails, mais il y avait une Afro-Américaine, une Panaméenne et une Dominicaine.

Pas vraiment raciste le Sénateur MJC !





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